Repolitiser la santé mentale : souffrance psychique, EMDR et sexothérapie en résistance
- nairiboudet
- 13 mai
- 4 min de lecture
Aujourd’hui, nombreuses sont les personnes qui s'accordent à dire que la santé mentale est un enjeu important.
À travers leurs échanges sur France Culture, Mathieu Bellahsen (psychiatre) et Marie-Rose Moro (pédopsychiatre) nous rappellent que ce que nous nommons “santé mentale” est tout sauf neutre. Derrière les bonnes intentions, se joue parfois un pouvoir de normalisation, une manière d’encadrer les subjectivités, de rendre la souffrance acceptable à défaut d’être entendue.
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La santé mentale comme outil de normalisation sociale : la pensée de Bellahsen
Le psychiatre Mathieu Bellahsen, connu pour son engagement en faveur d’une psychiatrie humaine et critique (La révolte de la psychiatrie, 2011 ; La santé mentale. Vers un bonheur sous contrôle, 2022), défend l’idée que le langage de la "santé mentale" a glissé vers une forme de gouvernement des conduites. Derrière ce vocable apparemment bienveillant se cache une logique de compatibilité : compatibilité avec le marché du travail, avec l’école, avec les codes sociaux.
Ce que Mathieu Bellahsen dénonce, ce n’est pas la prise en charge de la souffrance, mais sa captation par un discours de performance et de conformité. Le "prendre soin" devient alors un "rendre fonctionnel". Il en résulte une reconfiguration du soin en gestion des symptômes, qui tend à faire disparaître le sens, le récit, l’histoire du sujet.
Et c’est précisément là que la sexothérapie et l'EMDR viennent proposer une autre temporalité : une écoute véritable, transversale, qui n’isole pas les affects de l’histoire de vie, ni les douleurs psychiques de leur inscription sociale et relationnelle.
EMDR, sexothérapie et souffrance sociale : ce que nous apprend Didier Fassin
Les travaux de Didier Fassin, médecin et anthropologue permettent de prolonger la critique de Bellahsen en situant la souffrance psychique dans un contexte de domination et d’inégalités. Dans La raison humanitaire (2007) et La vie. Mode d’emploi critique (2018), Fassin montre que ce que l’on nomme "souffrance" est souvent le reflet d’un ordre social injuste, et que les dispositifs de soin risquent parfois d’absorber cette souffrance sans en interroger les causes.
Cette approche rejoint la clinique de l’EMDR, qui ne se contente pas d'atténuer les symptômes, mais cherche à intégrer les expériences traumatiques, souvent enchevêtrées dans des réalités sociales complexes : violences intrafamiliales, discriminations, exils, précarité. En thérapie, cette dimension ne peut être dissoute dans une logique de "récupération mentale" : elle demande un cadre éthique, une parole rendue possible, et une attention à ce que le corps exprime quand les mots manquent.
Ainsi, parler de "santé mentale" sans analyser les structures sociales qui fabriquent la douleur, c’est risquer de déplacer la responsabilité du collectif vers l’individu, et d’isoler la souffrance du monde qui l’a produite.
Ethnopsychiatrie et clinique du contexte : l’héritage de Marie-Rose Moro
À cette critique sociale, Marie-Rose Moro ajoute une profondeur culturelle. Fondatrice de la Maison de Solenn et pionnière de l’ethnopsychiatrie en France, elle rappelle que la santé mentale est toujours située : ancrée dans des histoires familiales, des traditions, des imaginaires, des langues.
L’ethnopsychiatrie – souvent mal comprise – n’est pas une thérapie "à la carte culturelle", mais une méthode de décalage clinique : elle suspend les certitudes du soignant pour faire place à la logique interne du patient. Dans ses travaux (Enfants d’ici venus d’ailleurs, 2002 ; Nos enfants demain, 2010), Moro insiste sur l’idée que chaque souffrance a son propre langage, ses symboles, ses lieux d’inscription.
Ce principe est fondamental en sexothérapie : ce que le corps ne dit pas dans une langue, il le répète dans une autre. Le symptôme sexuel, le blocage relationnel, l’évitement émotionnel ne prennent sens qu’à travers les récits qui les ont forgés.
Identités psychiatriques et stigmates : l’apport d’Erving Goffman
Enfin, pour comprendre ce que produit le mot "malade" – ou même "patient" – dans l’économie sociale des relations, il est nécessaire de revenir à Erving Goffman. Dans Asiles (1961), Goffman décrit les institutions psychiatriques comme des lieux de façonnement de l’identité. Le patient y est défini, catégorisé, réduit à une "carrière morale" où les rôles sont figés : malade, soignant, aliéné, stabilisé.
Or ces mécanismes n’ont pas disparu avec la sortie de l’hôpital. Aujourd’hui encore, une étiquette diagnostique peut devenir une assignation, parfois intériorisée par la personne elle-même. En sexothérapie, cela se traduit par des phrases comme "je suis dysfonctionnel", "anormale", cassé", "addict". Là encore, notre rôle n’est pas de nier la souffrance, mais de désessentialiser les mots qu’on a posés sur elle.
La pensée de Goffman nous invite à repérer les formes contemporaines de stigmatisation douce, ces moments où le soin cesse d’émanciper pour confirmer une norme...
Soigner autrement : pour une éthique de la résistance clinique
Ce que Bellahsen, Fassin, Moro et Goffman nous apprennent, c’est que le soin véritable commence là où l’on accepte de compliquer la souffrance, de la sortir des grilles parfois trop étroites du DSM et des indicateurs de performance.
En tant que sexothérapeute, thérapeute de couple et praticienne EMDR, je me sens solidaire de cette démarche : accompagner ne consiste pas à ramener quelqu’un à l’ordre, mais à lui permettre de se situer autrement dans son propre récit, en reconnaissant que ce récit est toujours traversé par des rapports de pouvoir, des histoires collectives, des héritages silencieux...
Le soin, dans cette optique, est un lieu de résistance, un espace où le symptôme peut devenir langage, où la norme peut être interrogée, et où la santé mentale retrouve sa dimension profondément humaine, et donc fondamentalement politique.





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