Interview Radio : le changement
- nairiboudet
- il y a 11 minutes
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Dans ma dernière interview pour Fréquence Mistral il est question de changement.
Vous pouvez l'écouter ici :
Et qu'en est-il du changement de regard que nous pouvons porter sur notre vécu ?
Changer de perspective avec Sénèque (philosophe stoïcien sous l'Empire romain) et Paul Ricœur (philosophe contemporain)
Courtes définitions pour une bonne lecture de l'article
Stoïcisme : doctrine philosophique qui consiste à accepter la place qui nous est donnée dans l’univers en prenant soin de notre corps et de notre âme par la pratique de la vertu et le rejet des passions.
Les stoïciens considèrent que nous sommes libres de nos actes mais que tout ce qui n'en dépend pas peut nous rendre faibles face aux situations rencontrées.
C'est pourquoi la seule chose que nous pouvons maîtriser, c'est notre attitude intérieure face à cela. Le stoïcisme est donc une doctrine de l'acceptation des événements que nous vivons et qui passe par le contrôle de nos réactions.
La souffrance existe évidemment mais il convient de se contenter d'accepter cet état de fait par sa volonté intérieure pour moins en souffrir.
Hérméneutique de Paul Ricoeur : pour cet auteur, nous ne nous comprenons jamais le monde directement. L’accès à soi et aux autres passe toujours par des médiations : le langage, les symboles, les récits, les textes. Comprendre, c’est donc toujours interpréter.
Ricœur refuse à la fois l’illusion d’une vérité immédiate et le relativisme total. Le sens se construit dans le temps, par confrontation des interprétations.
Enfin, l’herméneutique de Ricoeur est éthique : il s'agit de se reconnaître comme sujet capable (de parler, d’agir, de promettre) tout en acceptant sa vulnérabilité. L’interprétation devient ainsi une manière responsable d’habiter le monde et son histoire.
Changer de perspective apparait comme une promesse de solution : il suffirait de « voir autrement » pour que la souffrance se dissolve ou se rende supportable.
Or, philosophiquement, cette idée est beaucoup plus exigeante qu’il n’y paraît.
Le stoïcisme de Sénèque ne se réduit à une injonction à la froideur, ni l’herméneutique de Ricoeur à une apologie naïve de la vulnérabilité.
Tous deux travaillent, chacun à leur manière, une question commune : comment transformer son rapport à ce qui arrive, sans se mentir sur la violence de l’épreuve ni se dissoudre dans celle-ci ?
Sénèque : travailler le jugement sans effacer l’épreuve
Comme l’ont montré Pierre Hadot (philosphe et historien, spécialiste de l'Antiquité, un auteur que j'adore !) et Martha Nussbaum (également spécialiste de la philosophie antique), le stoïcisme relève moins d’une théorie abstraite que d’une pratique quotidienne : une ascèse, vécue comme un entraînement.
Changer de perspective, chez Sénèque, ne signifie pas nier la douleur, mais refuser qu’elle devienne le seul horizon du sens. Le jugement n’est pas ici une erreur à corriger immédiatement, mais une médiation à travailler. La souffrance est reconnue comme réelle, mais elle ne doit pas être absolutisée. Le sujet stoïcien n’est pas invulnérable ; il est en apprentissage constant de discernement.
Ce travail passe par une attention extrême au langage intérieur : reformuler ce qui arrive, anticiper la perte, mettre à distance l’immédiateté de l’affect. Autant de gestes qui visent moins à supprimer l’émotion qu’à l’inscrire dans une temporalité plus large. Sénèque ne dit pas qu'il faille faire taire la plainte, mais empêcher qu’elle ne se transforme en récit totalisant.
Le stoïcisme n’est donc pas une morale de la maîtrise absolue, mais une tentative de ne pas être entièrement absorbé par l’événement.
Ricœur : interpréter sans absolutiser la blessure
Ricœur partage avec Sénèque une méfiance profonde à l’égard de l’immédiateté. Le sujet ne se donne jamais directement à lui-même ; il se comprend à travers des médiations symboliques, narratives et linguistiques.
Ricœur pense l’identité comme un processus interprétatif, toujours en mouvement, conflictuel.
Cependant, là où Sénèque cherche à limiter l’emprise de l’épreuve sur le sujet, Ricœur accepte que certaines expériences produisent des ruptures durables. La blessure n’est pas seulement un accident à resituer dans l’ordre du monde ; elle peut devenir un point de réorganisation du récit de soi. Mais cette reconnaissance n’a rien d’une sacralisation de la souffrance.
Ricœur insiste au contraire sur la nécessité de ne pas confondre vulnérabilité et identité. L’identité narrative articule permanence et changement, continuité et discontinuité. Le sujet est affecté, mais il demeure capable : capable de parler, de promettre, de répondre. L'événement trouve une place sans occuper toute la scène.
Ce déplacement du regard ne produit pas une vérité définitive sur soi, mais une intelligibilité provisoire, suffisante pour continuer à agir et à se lier aux autres.
Conclusion
Sénèque et Ricœur refusent tout deux l’idée d’un sujet transparent à lui-même. Ils pensent le changement de perspective comme un travail exigeant, inscrit dans le temps, qui engage le langage et la responsabilité.
La différence ne tient pas à une opposition entre contrôle et abandon, mais à la manière de penser la transformation du sens. Chez Sénèque, il s’agit de contenir l’épreuve pour qu’elle ne devienne pas envahissante. Chez Ricœur, il s’agit de l’interpréter pour qu’elle puisse être intégrée sans être niée.
Changer de perspective n’est ni se durcir contre le monde, ni s’abandonner à la blessure.
Cette exigence ne promet pas l’apaisement rapide.
Elle propose mieux : une intelligence de l’épreuve qui refuse à la fois la négation de la souffrance et sa fétichisation.





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