Le manque et le deuil : comprendre nos blessures invisibles (interview pour Fréquence Mistral)
- nairiboudet
- 2 oct. 2025
- 4 min de lecture
Ce mois-ci, retrouvez ma nouvelle interview pour Fréquence Mistral ayant pour thème le manque : https://www.frequencemistral.com/Le-manque-peut-on-faire-face_a16302.html
Peut-on et comment fait-on pour faire face au manque ?
Derrière cette interrogation, c’est toute l’expérience humaine de l’absence qui se joue : la perte d’un proche, le vide dans le couple, le désir inassouvi...
En tant que sexothérapeute, thérapeute de couple et praticienne EMDR, je rencontre chaque jour des personnes pour qui le manque n’est pas un concept abstrait, mais une expérience vécue, corporelle, intime.
Et si nous mettions en dialogue psychologie, philosophie, anthropologie, sociologie et histoire (si vous me lisez souvent, vous savez que ce sont mes disciplines de coeur !)
pour penser ce vide autrement ?
Le manque, moteur du désir
Freud, dans Deuil et mélancolie (1917), montrait déjà que la perte d’un objet d’amour/de désir engendre une réorganisation psychique. Ce n’est pas seulement l’absence qui fait souffrir, mais aussi la manière dont le sujet tente de réinvestir l’énergie libidinale (l'énergie libidinale/la libido en psychanalyse correspondant à l'énergie vitale dont disposent tous les êtres humains) ailleurs.
Plus tard, Jacques Lacan, dans Le Séminaire, Livre XI : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964), a théorisé le manque comme moteur du désir : nous désirons précisément parce qu’il y a un vide à combler.
« Le désir naît de l’écart, du manque qui nous constitue. » Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XI (1964)
Dans la vie intime et sexuelle, cela résonne fortement. Le manque d’attention, de tendresse ou de sexualité dans le couple devient souvent douloureux. Mais c’est aussi ce manque qui réactive le désir, qui pousse à chercher, à inventer, à dialoguer.
Le manque et l’attachement
John Bowlby, dans Attachment and Loss (1969), a montré que l’expérience du manque, lorsqu’un lien affectif est rompu, entraîne des réactions intenses : protestation, désespoir, puis réorganisation. Ses travaux sont fondateurs pour comprendre le vécu du deuil mais aussi les crises conjugales : ce qui se joue dans un couple en difficulté n’est pas très différent des dynamiques du deuil, car ce qui est ressenti, c’est la perte d’un lien vital.
En thérapie de couple, on retrouve ce mécanisme : le partenaire se vit parfois comme abandonné, et c’est cette angoisse de séparation qui déclenche conflits, jalousie, repli. Le manque n’est donc pas seulement souffrance, il est aussi une clé de lecture des attachements profonds.
Face au manque, apprendre à habiter le vide
Dans Être et Temps (1927), le philosophe Martin Heidegger insiste sur la finitude et le sentiment de manque comme constitutif de l’existence humaine. L’homme est toujours « en avance sur lui-même », confronté à ce qui lui échappe.
Emmanuel Levinas, dans Totalité et Infini (1961), va plus loin en disant que le manque est une ouverture à l’autre, à l’altérité radicale.
« Aimer, ce n’est pas se remplir de l’autre, mais reconnaître en lui ce qui échappe toujours. » Emmanuel Levinas, Totalité et Infini (1961)
Plus près de nous, Julia Kristeva, dans Soleil noir (1987), a montré comment le manque lié à la perte peut engendrer une créativité symbolique, notamment par l’écriture et l’art. Le vide peut être source de dépression, mais il peut aussi être sublimé.
Un regard anthropologique sur le manque et le deuil
L’anthropologie rappelle que le manque n’est jamais seulement individuel. Claude Lévi-Strauss, dans Les Structures élémentaires de la parenté (1949), montrait déjà comment les systèmes symboliques des sociétés organisent l’absence et la perte à travers les rites.
Les rituels funéraires étudiés par Marcel Mauss (Essai sur le don, 1924 ; mais aussi ses cours sur la prière) montrent que la société ne laisse pas le sujet seul face au manque : elle institue des gestes et des paroles pour contenir le vide.
Dans nos sociétés occidentales contemporaines, comme l’a analysé Philippe Ariès dans L’Homme devant la mort (1977), la mort a été progressivement mise à distance, privatisée. Le manque devient alors plus silencieux, plus intériorisé, souvent plus douloureux à porter...
Mémoire, histoire et manques collectifs
Le sociologue Maurice Halbwachs, dans La mémoire collective (1950), insistait : nous ne faisons jamais seul mémoire d’un être disparu. Se souvenir — ou oublier — est un processus social.
Et l’historien Pierre Nora, dans Les Lieux de mémoire (1984-1992), a montré que nos sociétés cherchent à combler le vide laissé par l’oubli à travers des repères symboliques : monuments, cérémonies, archives. Là encore, le manque devient moteur de création culturelle.
Quand le manque fissure la vie intime
Chez les couples que j’accompagne, le manque est souvent au cœur des plaintes : « il ne me regarde plus », « elle ne me touche plus », « je me sens seul à deux », "nous ne sommes plus que des colocataires", "nous ne partageons plus rien".
On voit là une accumulation de manques qui creusent le fossé entre les deux partenaires.
La philosophe Simone de Beauvoir notait déjà, dans Le Deuxième sexe (1949), que l’amour se vit souvent sur le mode du manque — chacun attend de l’autre qu’il vienne combler un vide qu’il ne peut combler.
Cette attente démesurée est une source de souffrance, mais aussi une invitation à repenser l’amour comme un partage et non comme une réparation.
Donner du sens au sentiment de manque
Faire face au manque, ce n’est pas le combler à tout prix. C’est lui donner une place, une forme, un sens. Dans le deuil, dans la sexualité, dans le couple, le manque peut devenir un chemin de transformation.
Là où Freud voyait une perte à métaboliser, là où Levinas entrevoyait une ouverture vers l’autre, là où Halbwachs et Nora voyaient un moteur de mémoire collective, j’observe dans mon cabinet des couples et des individus qui, en osant travailler le manque, retrouvent paradoxalement de la vitalité.
Le manque, loin d’être seulement absence, peut devenir un espace où l’on se recrée soi-même et où l’on redécouvre l’autre.





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