top of page
Rechercher

Podcast : Le langage comme arme. Comment la violence conjugale s’installe


La violence dans le couple ne surgit pas toujours sous la forme de gestes spectaculaires ou d’explosions de colère. Elle se construit souvent de manière insidieuse, à travers des paroles répétées, des micro-interactions et des normes implicites qui structurent le quotidien relationnel.

Pour explorer ces dynamiques, j'ai choisi ici de croiser des connaissances issues de la littérature en linguistique, sociolinguistique, philosophie du langage, anthropologie de la communication et sociologie, afin de montrer comment le langage et le contexte social participent à la mise en place d’un système de domination.


Deborah Tannen, dans Vous ne vous comprenez pas : les styles de conversation et le pouvoir dans les relations (1990), montre que les interactions verbales quotidiennes ne sont jamais neutres.

Les styles de communication, direct ou indirect, conciliant ou assertif (exprimant une vérité de faits, reflètent et reproduisent des rapports de pouvoir. Dans un couple violent, les paroles répétées qui minimisent, dévalorisent ou culpabilisent ne sont pas de simples remarques : elles structurent la perception de soi et de l’autre.

Tannen insiste sur l’effet cumulatif de ces interactions : ce n’est pas un mot isolé qui domine, mais la répétition, le style et le contexte qui façonnent une dynamique relationnelle.


Cette analyse des styles verbaux trouve un prolongement concret dans les travaux d’Erving Goffman. Dans La présentation de soi dans la vie quotidienne (1959), il décrit comment chaque échange social est un rituel où se joue la “face” de l’autre. Tandis que Tannen analyse le style verbal et ses implications sur le pouvoir, Goffman montre comment ce pouvoir s’incarne dans les gestes, les silences et les micro-rituels du quotidien.

Ainsi, le langage, la gestuelle et les silences se combinent pour définir des positions sociales et hiérarchiques au sein du couple, révélant un continuum entre parole et interaction.


Cette performativité du langage est ensuite éclairée par J.L. Austin (Comment faire des choses avec des mots, 1962) et John Searle (Les actes de langage, 1969), qui rappellent que parler n’est jamais neutre : chaque énoncé agit sur l’autre, impose des cadres et définit des rôles.

Les micro-interactions analysées par Tannen et Goffman peuvent ainsi être comprises comme des actes de langage performatifs. Une critique répétée ou un silence coercitif ne sont pas de simples mots : ils construisent la réalité psychique et relationnelle. La parole devient un outil structurant, capable de produire des effets durables sur la perception de soi et sur la dynamique du couple.


Gregory Bateson, dans Vers une écologie de l’esprit (1972), approfondit cette logique en montrant que certaines interactions sont paradoxales. Les messages contradictoires, implicites ou ambigus, comme “je t’aime mais tu ne peux jamais décider seule”, piègent la personne réceptrice dans un cycle de confusion et de dépendance. Ces paradoxes mis en évidence par Bateson relient directement la performativité des actes de langage à la structure des micro-interactions : la violence se construit dans la répétition et la contradiction, intégrant langage, contexte et comportement.


La dimension contextuelle de la parole est au cœur de l’anthropologie de la communication. Bronislaw Malinowski, dans Les Argonautes du Pacifique occidental (1922), rappelle que le sens du langage dépend du contexte social : les mots ne prennent sens qu’au sein de normes et de pratiques culturelles partagées. Cette idée se prolonge avec Claude Lévi-Strauss (Les structures élémentaires de la parenté, 1949), qui montrent que les normes culturelles déterminent ce qui est acceptable dans le couple et ce qui ne l’est pas. Le langage violent peut ainsi s’exercer dans un cadre qui le légitime implicitement, rendant sa reconnaissance difficile...


D’autres sociolinguistes et analystes de la conversation approfondissent cette compréhension. Emanuel Schegloff, par exemple, montre comment les tours de parole, les interruptions ou les silences organisés structurent la domination et la soumission dans les interactions. Ses travaux complètent ceux de Tannen et Goffman, en mettant en évidence que la violence se construit non seulement dans le contenu des mots, mais dans leur organisation, leur rythme et leurs contraintes implicites.


Enfin, Didier Fassin, dans La force de l’ordre : une anthropologie de la police des quartiers (2011), rappelle que la violence individuelle s’inscrit toujours dans un contexte social et moral. Les micro-actes de langage, les paradoxes et les normes culturelles trouvent un écho dans des attentes collectives et des représentations sociales qui peuvent légitimer ou invisibiliser la domination. La violence conjugale apparaît alors comme un système multidimensionnel, mêlant langage, interaction et contexte culturel et social.


En combinant ces perspectives, on peut comprendre la violence dans le couple comme un phénomène systémique : elle se construit dans les paroles et les micro-interactions, se structure selon des normes implicites et s’inscrit dans un contexte social plus large. Le langage, loin d’être neutre, devient un outil central de domination et d’emprise.


D'où l'intérêt en thérapie de créer un espace où la parole redevient un instrument de reconnaissance porteur de sens.



Pour aller plus loin, cliquez sur le lien pour accéder à mon podcast pour Fréquence Mistral :


Violence verbale et domination
La parole est un produit et un instrument du pouvoir

 
 
 

Commentaires


Siret : 894 141 472 00015

©2021 par NB Sexothérapie

bottom of page