Chronique radio : comprendre l’attachement pour mieux aimer et se réparer
- nairiboudet
- 8 août
- 4 min de lecture
À propos de ma chronique diffusée sur Fréquence Mistral – août 2025 : https://www.frequencemistral.com/Discution-autour-de-l-attachement-avec-Nairi-Boudet-Sexotherapeute_a16166.html
L’attachement est souvent convoqué dans les champs de la psychologie du développement, de la thérapie de couple ou de l’éducation. Pourtant, il mérite d’être pensé dans toute sa complexité : à la fois biologique et culturel, psychique et politique, universel et historiquement situé. Dans cette chronique radiophonique, il est question d'observer comment ce que nous appelons « attachement » dépasse largement le cadre de l’intime.
Des traces précoces, neuronales et relationnelles
Dans les années 1950, John Bowlby pose les bases de la théorie de l’attachement dans Attachment and Loss, en s’appuyant à la fois sur la psychanalyse, l’éthologie (notamment sur les travaux de Konrad Lorenz), et la psychologie cognitive émergente. Il y formule une hypothèse fondatrice : les êtres humains sont biologiquement programmés pour rechercher la proximité d’une figure protectrice, et ce lien est essentiel à leur survie psychique et physique.
Ses recherches influencent durablement les approches psychothérapeutiques contemporaines. Ainsi, sa collaboratrice Mary Ainsworth (1978), identifie plusieurs styles d’attachement : sécure, insécure évitant, ambivalent, et plus tard, désorganisé. Ces configurations ne sont pas des traits figés, mais des modèles internes opérants, des schémas affectifs que nous réactivons dans nos relations adultes.
Aujourd’hui, les neurosciences prolongent ces intuitions. Dans The Neuroscience of Human Relationships (2003), Allan Schore montre comment les interactions précoces avec les figures d’attachement façonnent le développement des parties du cerveau impliquées dans la régulation émotionnelle, l’empathie et la lecture des signaux sociaux.
Ainsi, l’attachement ne relève pas uniquement d’une histoire personnelle : il laisse des traces durables dans le corps, dans le système nerveux autonome, dans notre tolérance à la solitude, et même dans notre rapport à la sexualité.
L'attachement comme scénario social
Le lien d’attachement ne se joue pas uniquement dans le cerveau ou dans l’enfance. Il s’inscrit aussi dans nos interactions quotidiennes, dans nos manières de « tenir un rôle » auprès des autres. Le sociologue Erving Goffman, dans La mise en scène de la vie quotidienne (1959), montre que chacun cherche à préserver une image de soi cohérente dans le regard des autres. L’attachement peut alors devenir un besoin de reconnaissance, une quête de validation sociale, un moyen de s’ancrer dans un récit partagé.
Dans le cadre thérapeutique, j’observe souvent combien certaines personnes restent dans des liens douloureux non par faiblesse ou masochisme, mais parce que leur identité y est engagée. Il s’agit parfois moins d’aimer que de maintenir une cohérence interne : rester pour ne pas se perdre. Le lien à l’autre devient alors une scène où se rejouent des fidélités invisibles, des sacrifices silencieux.
Attachement et emprise
Mais l’attachement peut aussi être le lieu d’un déséquilibre, d’une emprise, voire d’une domination affective. Dans Why Love Hurts (2012), la sociologue Eva Illouz démontre que nos manières d’aimer sont traversées par des rapports de pouvoir, souvent invisibles, mais bien réels. Elle met en lumière la façon dont les normes genrées, les récits romantiques, et la marchandisation des émotions contribuent à créer des formes de dépendance émotionnelle qui nous piègent, tout en nous donnant l’illusion du choix.
Déjà, en 1952, Frantz Fanon, dans Peau noire, masques blancs, montrait que le besoin d’être aimé pouvait devenir une stratégie de survie dans des contextes d’oppression. Le désir de reconnaissance se transforme alors en adaptation constante à un monde qui nie la dignité du sujet.
Dans une autre perspective, Marie-France Hirigoyen, dans Le harcèlement moral (1998), décrit ces liens affectifs où l’attachement devient le vecteur même de la violence. Loin d’un refuge, la relation devient alors une prison subtile, une répétition de blessures anciennes déguisées en amour.
L’attachement comme construction culturelle
Loin d’être une donnée naturelle ou universelle, l’attachement est aussi une construction culturelle. Dans La production des grands hommes (1982), l’anthropologue Maurice Godelier décrit comment, dans certaines sociétés papoues, ce ne sont pas les parents biologiques qui occupent les fonctions de soin et de transmission, mais des figures rituelles masculines, choisies selon d’autres logiques que le lien du sang.Ce sont les règles sociales, bien plus que les lois biologiques, qui structurent l’attachement.
L’historien Philippe Ariès, dans L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime (1960), démontre quant à lui que l’amour parental tel que nous le connaissons aujourd’hui – affectif, démonstratif, centré sur l’enfant – est une invention relativement récente. Autrefois, l’enfance n’était pas perçue comme une période à protéger ou à chérir. L’attachement n’y était ni verbal, ni visibilisé.
Ce que nous appelons aujourd’hui « lien sécure » est donc le fruit d’une histoire, marquée par l’individualisme moderne, la montée du romantisme et la psychologisation croissante des relations humaines.
Penser nos attachements pour mieux les habiter
Dans cette chronique, je propose une traversée de ces dimensions multiples de l’attachement : entre besoin vital et construction sociale, entre souffrance intime et enjeux collectifs.
Mon objectif n’est pas de fournir une théorie définitive, mais d’ouvrir un espace de réflexion :
Comment se crée un attachement ?
Que fait-il à notre corps, à notre manière de nous raconter ?
Qu’est-ce qu’il révèle de notre époque, de nos blessures, de nos espoirs ?
Et surtout : comment en prendre soin, dans un monde qui fragilise les liens tout en les rendant essentiels ?





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