Vivre en couple sous le même toit : quand l'intime devient quotidien
Pour ceux qui le souhaitent, cliquez sur le lien pour écouter ma dernière intervention à la radio sur le thème de la vie à deux : https://www.frequencemistral.com/Nairie-Boudet-Sexotherapeute-La-vie-a-deux_a17219.html
D'abord il y a la rencontre et la relation entre deux êtres qui s'étoffe.
Et il arrive souvent que ceux-ci partagent progressivement leurs objets, leurs habitudes, leurs journées, leur habitat.
Pourtant, vivre avec quelqu’un constitue une transformation considérable de la relation. Tant que chacun rentre chez soi après un dîner, une nuit ou un week-end, une partie de la vie de l’autre demeure nécessairement hors champ. La cohabitation fait disparaître cette distance. Elle introduit dans la relation tout ce qui, auparavant, pouvait rester invisible : la manière de ranger, de dormir, de faire les courses, de recevoir des proches, de supporter le désordre, de gérer le silence, de répartir les tâches ou simplement d’occuper une pièce.
C’est aussi ce qui rend la vie à deux particulièrement intéressante à observer : elle ne se joue pas seulement dans les grands sentiments que l’on éprouve l’un pour l’autre, mais dans une multitude de détails ordinaires à travers lesquels se construit, jour après jour, une forme de vie commune.
Le sociologue François de Singly a beaucoup travaillé sur cette tension entre individualité et vie commune. Dans Libres ensemble. L’individualisme dans la vie commune (2016), il montre que l’enjeu contemporain du couple n’est plus nécessairement de faire disparaître les individualités au profit d’un « nous » fusionnel. Il s’agit plutôt de parvenir à articuler deux aspirations qui peuvent sembler contradictoires : être profondément engagé dans une relation tout en continuant à exister comme individu.
Autrement dit, comment continuer à être une personne singulière lorsque l’organisation matérielle de l’existence devient largement commune ?
Cette question prend une dimension très concrète lorsque l’on habite ensemble. Le logement conjugal est, en quelque sorte, le lieu où cette négociation devient visible. Il faut faire une place aux affaires de l’autre, accepter ses habitudes, décider de ce qui appartient au commun et de ce qui demeure personnel. Qui choisit la décoration ? Où chacun peut-il s’isoler ? Peut-on avoir une pièce, un fauteuil, un bureau ou simplement un moment qui ne soit pas soumis à la logique du « nous » ?
Le logement comme espace de construction pour le couple
Pour la sociologue Monique Eleb, habiter ensemble suppose de construire un espace commun qui n’existait pas auparavant. Chacun arrive dans cette cohabitation avec son histoire, ses habitudes familiales, ses représentations de ce qu’est une maison « normale », de ce qui doit être rangé ou laissé en évidence, de la manière dont on reçoit les autres, dont on mange, dont on dort ou dont on occupe son temps.
Le couple ne se contente donc pas d’habiter un logement : il transforme progressivement ce logement en un lieu qui lui ressemble. Il y accumule des objets communs, des souvenirs, des habitudes, des manières de faire qui deviennent progressivement familières. Le « chez nous » n’est pas donné d’avance ; il se constitue.
Le couple apprend à construire simultanément l’espace de la relation et la relation elle-même.
Cette idée permet de comprendre pourquoi les conflits domestiques sont parfois beaucoup plus importants qu’ils n’en ont l’air. Une dispute autour du rangement, de la vaisselle ou de la manière de faire le lit ne porte pas nécessairement sur la vaisselle ou le lit. Elle peut mettre en jeu des conceptions différentes de ce que signifie prendre soin du foyer, respecter l’autre, contribuer à la vie commune ou, au contraire, pouvoir disposer librement de son temps.
C’est ce qu'étudie aussi Jean-Claude Kaufmann, notamment dans La Trame conjugale. Analyse du couple par son linge, paru initialement en 1992. En étudiant quelque chose d’aussi banal que le linge, Kaufmann montre comment les relations conjugales se construisent dans les gestes ordinaires et dans les arrangements minuscules qui finissent par organiser la vie quotidienne.
Qui lave ? Qui remarque que le panier est plein ? Qui estime qu’une serviette peut encore être utilisée ? À partir de quel moment considère-t-on qu’une pièce est en désordre ? Qui pense spontanément à acheter ce qui manque ? Autant de questions qui peuvent sembler dérisoires lorsqu’on les isole, mais qui prennent une tout autre signification lorsqu’elles se répètent pendant des années.
La vie conjugale est ainsi traversée par une multitude de normes implicites. Chacun arrive dans le couple avec une définition personnelle de ce qui est « propre », « rangé », « urgent », « normal » ou « acceptable », souvent héritée de son milieu familial sans même en avoir véritablement conscience. Lorsque deux personnes emménagent ensemble, ces évidences privées cessent de l’être : elles deviennent négociables, discutables, parfois conflictuelles.
C’est aussi pourquoi les premières années de cohabitation peuvent constituer un véritable apprentissage. On ne découvre pas seulement les goûts de l’autre ; on découvre sa façon d’habiter le monde.
Vivre ensemble, c’est aussi négocier avec deux histoires de vie différentes
Deux personnes qui s’installent ensemble ne commencent jamais totalement à zéro. Elles apportent avec elles des habitudes acquises depuis l’enfance, des modèles familiaux, des expériences antérieures et des représentations parfois très différentes du couple.
Les sociologues Peter Berger et Hansfried Kellner avaient déjà montré, dès les années 1960, que c'est parfois dans une confrontation très prosaïque que se fabrique progressivement une culture conjugale propre au couple.
Jean-Claude Kaufmann parle ainsi de la « trame conjugale » pour désigner ce tissu de pratiques quotidiennes dans lequel le couple prend forme.
Qui s’adapte à qui dans la cohabitation ?
Derrière la répartition des tâches domestiques se trouve une question plus large, celle de la répartition du travail nécessaire au fonctionnement du foyer. Les recherches sur le travail domestique et le « travail émotionnel » ont montré depuis longtemps que tout ce qui permet à une vie commune de fonctionner n’est pas nécessairement visible.
Il y a les tâches que l’on voit : faire les courses, cuisiner, nettoyer, organiser les rendez-vous ou s’occuper des démarches. Et puis il y a tout ce qui relève de l’anticipation : penser à ce qu’il faut acheter, remarquer qu’une tâche n’a pas été faite, organiser les vacances, se souvenir d’un anniversaire, maintenir le lien avec les proches, prévoir les besoins futurs.
La sociologue américaine Arlie Russell Hochschild a notamment contribué à rendre visible cette dimension moins immédiatement perceptible du travail dans les relations. La question n’est donc pas uniquement de savoir qui « fait quoi », mais aussi qui doit penser à ce qui doit être fait.
Dans un couple, cette asymétrie peut progressivement produire du ressentiment, non parce qu’une tâche particulière serait insupportable, mais parce que l’un des deux peut avoir le sentiment de porter une part disproportionnée de la responsabilité du fonctionnement collectif...
Et la sexualité ?
La proximité permanente ne produit pas mécaniquement davantage de désir. Elle peut même, dans certaines configurations, avoir l’effet inverse.
Lorsque l’autre est constamment présent, il devient également celui avec lequel on partage les contraintes les plus ordinaires : fatigue, travail, enfants lorsqu’il y en a, factures, courses, problèmes domestiques, habitudes de sommeil. La personne désirée devient aussi la personne avec laquelle on doit organiser le quotidien.
Cette superposition des rôles constitue l’une des particularités du couple contemporain : le partenaire peut être simultanément amant, compagnon, colocataire, confident, soutien affectif et partenaire dans la gestion très concrète de l’existence.
Or ces différentes fonctions ne se renforcent pas nécessairement toutes mutuellement.
L’intimité affective et la proximité domestique peuvent favoriser la sécurité et la confiance, mais le désir sexuel ne se réduit pas au sentiment de sécurité. Il comporte également une dimension de distance, d’altérité et parfois de séparation. Désirer quelqu’un suppose, d’une certaine manière, de continuer à le percevoir comme un autre, et non comme une simple extension de son quotidien.
Cette question rejoint les réflexions d’Alain Badiou sur l’amour comme expérience de la différence entre deux individus. Dans Éloge de l’amour, il insiste sur le fait que l’amour ne consiste pas à abolir la séparation entre deux personnes, mais à faire l’expérience du monde depuis la perspective du « Deux ».
La cohabitation pose précisément cette difficulté : comment être suffisamment proches pour construire une vie commune sans que cette proximité ne transforme l’autre en évidence quotidienne ?
Être en couple ne signifie pas nécessairement tout partager
Pour François de Singly l'autonomie n’est pas nécessairement une menace pour le couple. Elle peut au contraire constituer l’une des conditions permettant à chacun de ne pas réduire son identité à son rôle de conjoint.
La difficulté consiste alors moins à choisir entre fusion et indépendance qu’à trouver une articulation entre les deux. Trop de séparation peut donner le sentiment d'une absence de vie commune ; trop de fusion peut rendre difficile le maintien d'une vie personnelle.
Le problème n’est donc pas simplement de savoir combien de temps un couple passe ensemble, mais ce que chacun peut encore être lorsqu’il est avec l’autre.
Et si vivre ensemble n’était pas la seule manière d’être en couple ?
Les recherches de l’INED sur le Living Apart Together montrent l’existence de couples qui entretiennent une relation durable sans partager le même logement.
Les travaux de Marie Bergström sur les transformations contemporaines de la formation des couples permettent également de replacer ces évolutions dans un contexte plus large : les normes qui définissent ce qu’est « un vrai couple » ne sont plus aussi homogènes qu’elles ont pu l’être.
Vivre ensemble reste évidemment une forme majeure de conjugalité, mais elle n’est plus la seule manière socialement imaginable d’organiser une relation. Certains couples choisissent de préserver deux logements ; d’autres vivent ensemble tout en conservant des espaces très séparés ; certains passent de longues périodes ensemble puis retrouvent chacun leur espace ; d’autres encore construisent leur relation autour d’une forte autonomie.
Ces différentes configurations ont un point commun : elles obligent à interroger ce que l’on considère comme constitutif du couple. Est-ce le logement partagé ? Le temps passé ensemble ? La sexualité ? L’engagement ? Les projets communs ? L’intimité ? Ou plutôt l’ensemble des significations que deux personnes donnent à leur relation ?
L’amour, à lui seul, ne fournit pas toujours de mode d’emploi pour cette coexistence. Il faut encore inventer une manière d’habiter ensemble qui permette au « commun » d’exister sans que chacun ait à disparaître derrière lui.





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