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La lassitude : ce sentiment discret qui traverse nos vies (et nos relations)


Retrouvez aussi mon interview radio consacrée à ce sujet : https://www.frequencemistral.com/Chronique-Sexotherapie-La-lassitude_a17027.html


Il existe des souffrances spectaculaires qui attirent immédiatement l'attention. Le deuil, la rupture, la maladie ou le traumatisme produisent des récits visibles, identifiables, socialement reconnus. La lassitude appartient à une autre catégorie d'expériences. Plus discrète, moins légitime peut-être, elle s'installe progressivement jusqu'à colorer notre rapport au monde.

Nous avons tendance à interpréter la lassitude comme un problème individuel : un manque de motivation, une dépression qui s'ignore, une fatigue passagère ou une faiblesse de caractère. Pourtant, de nombreux penseurs ont montré qu'elle constitue également un phénomène social et historique. En ce sens, la lassitude n'est pas seulement ce qui nous arrive ; elle est aussi ce que nos sociétés produisent.


L'historien Georges Vigarello, dans Histoire de la fatigue. Du Moyen Âge à nos jours (2020), montre précisément que la fatigue n'a pas toujours eu la même signification. Pendant longtemps, elle fut essentiellement associée à l'effort physique, au labeur agricole ou artisanal. Progressivement, avec l'industrialisation puis la tertiarisation des sociétés occidentales, la fatigue s'est déplacée vers la sphère psychique.

D'une manière générale, nous sommes moins confrontés à l'épuisement des muscles qu'à celui de l'attention, de la concentration ou de la disponibilité émotionnelle. Cette transformation historique constitue un point de départ essentiel pour comprendre la lassitude contemporaine.


Cette évolution est prolongée par les analyses du sociologue Hartmut Rosa dans Accélération. Une critique sociale du temps (2010). Selon lui, les sociétés modernes sont prises dans une logique d'accélération permanente : accélération des transports, des communications, des carrières, des relations et même des loisirs. Nous avons objectivement gagné du temps grâce aux technologies, mais subjectivement nous avons l'impression d'en manquer toujours davantage. La lassitude apparaît alors comme le revers psychologique de cette accélération. Plus nous cherchons à multiplier les expériences, plus nous risquons d'éprouver un sentiment d'essoufflement face au monde.


Or cette accélération ne produit pas uniquement une surcharge temporelle. Elle modifie également notre rapport à nous-mêmes. C'est précisément ce que développe le philosophe Byung-Chul Han dans La Société de la fatigue (2014). Là où Rosa insiste sur l'accélération des rythmes sociaux, Han s'intéresse à la manière dont ces rythmes sont intériorisés. Selon lui, nous ne vivons plus principalement dans une société de l'interdit mais dans une société de la performance. Nous devons être efficaces, séduisants, créatifs, résilients et constamment en progrès. L'individu contemporain devient ainsi l'entrepreneur de lui-même. Cette auto-exploitation permanente engendre moins des conflits extérieurs que des formes diffuses d'épuisement intérieur. La lassitude devient alors une pathologie de l'excès de possibles.


Les observations de l'anthropologue David Le Breton permettent d'incarner concrètement ces mécanismes. Dans Disparaître de soi. Une tentation contemporaine (2015), il décrit les multiples manières dont les individus cherchent à échapper momentanément aux sollicitations incessantes du monde social. Marcher seul pendant des heures, se perdre dans des activités répétitives, voyager sans but précis ou se retirer temporairement des interactions ne constituent pas toujours des signes de détresse. Ces comportements peuvent aussi représenter des tentatives de rétablir une continuité intérieure mise à mal par la pression de la performance décrite par Han et par l'accélération analysée par Rosa.


Mais réduire la lassitude à un phénomène contemporain serait une erreur. Bien avant l'avènement des réseaux sociaux ou du capitalisme numérique, les philosophes s'interrogeaient déjà sur cette étrange difficulté humaine à supporter la durée. Dans Ou bien... ou bien (1843), Søren Kierkegaard décrit l'ennui comme une expérience fondamentale de l'existence. Selon lui, l'être humain oscille sans cesse entre le désir de nouveauté et l'impossibilité de se satisfaire durablement de ce qu'il possède. Cette réflexion annonce d'une certaine manière les analyses contemporaines de l'accélération : si nous cherchons constamment autre chose, ce n'est pas seulement parce que la société nous y pousse, mais aussi parce que cette tension habite profondément la condition humaine.


Cette articulation entre dynamique sociale et quête individuelle est également au cœur des travaux du philosophe Peter Sloterdijk. Dans Tu dois changer ta vie (2009), il montre comment les sociétés modernes reposent sur un idéal d'amélioration permanente. Nous devons sans cesse devenir une meilleure version de nous-mêmes : plus compétents, plus cultivés, plus sportifs, plus équilibrés, plus performants. Là encore, les analyses rejoignent celles de Han. Lorsque toute existence devient un projet à optimiser, la lassitude peut apparaître comme la conséquence logique d'un effort sans fin.


Ces réflexions prennent une résonance particulière lorsqu'on les applique aux relations amoureuses. Le couple contemporain est lui aussi soumis à cette logique de performance. Dans La Transformation de l'intimité (2004), le sociologue Anthony Giddens montre que les unions modernes reposent de plus en plus sur l'épanouissement personnel. Le partenaire n'est plus seulement un conjoint ou un parent ; il doit également être ami, confident, soutien émotionnel, partenaire sexuel et parfois même accompagnateur du développement personnel. Les attentes placées dans la relation sont considérables.


On retrouve ici les mécanismes décrits précédemment. L'accélération sociale de Rosa, l'idéal de performance analysé par Han et l'injonction à l'amélioration permanente étudiée par Sloterdijk ne s'arrêtent pas à la porte du foyer. Ils pénètrent aussi la sphère intime. Nous attendons désormais du couple qu'il réponde à une multitude de besoins autrefois répartis entre la famille élargie, les communautés religieuses, les voisins ou les groupes d'appartenance.


C'est pourquoi la lassitude conjugale ne peut être réduite à une absence d'amour ou à une crise de désir. Elle peut aussi être comprise comme le produit de ces exigences croissantes. Deux individus déjà sollicités par leur travail, leurs obligations familiales, leurs préoccupations économiques et leurs injonctions de réussite doivent encore parvenir à maintenir une relation émotionnellement et sexuellement satisfaisante.


L'anthropologue et philosophe François Jullien apporte alors un éclairage précieux. Dans De l'intime. Loin du bruyant Amour (2013), il distingue l'intime de la passion. La passion est spectaculaire, intense, visible. L'intime, lui, se construit lentement dans la continuité du quotidien. Cette distinction permet de relire autrement la lassitude. Peut-être souffrons-nous parfois moins d'un manque d'amour que d'une difficulté culturelle à valoriser ce qui dure. Nous sommes fascinés par les commencements, beaucoup moins par les approfondissements silencieux.


Ainsi, les travaux de Vigarello, Rosa, Han, Le Breton, Kierkegaard, Sloterdijk, Giddens et Jullien convergent autour d'une même idée : la lassitude n'est pas simplement un dysfonctionnement individuel. Elle apparaît à l'intersection de notre histoire collective, de nos organisations sociales et de notre condition humaine. Elle est à la fois le produit d'une époque qui accélère sans cesse et l'expression d'une difficulté plus ancienne à habiter le temps long.


Dans une société fascinée par l'enthousiasme, la nouveauté et l'épanouissement permanent, la lassitude apparaît presque comme une anomalie. Pourtant, elle constitue peut-être un précieux indicateur. Elle nous rappelle les limites de nos ressources psychiques, l'impossibilité d'être constamment mobilisés et la nécessité de retrouver parfois des formes de lenteur.


Peut-être la question n'est-elle donc pas : « Comment supprimer la lassitude ? », mais plutôt : « Que cherche-t-elle à nous dire de notre manière de vivre, d'aimer et d'habiter le monde ? »


Un homme qui ressent de la lassitude
"Mouais, bof", semble-t-il penser...

 
 
 

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