Couple libre : entre désir d'autonomie et sécurité affective
Pour ceux qui souhaitent écouter mon interview sur le sujet pour Fréquence Mistral : https://www.frequencemistral.com/Chronique-Sexotherapie-avec-Nairi-Boudet-Relations-libres_a17348.html
Et si l'exclusivité amoureuse n'était pas une condition universelle de l'amour, mais une manière particulière de l'organiser ? Derrière la question du couple libre se joue bien plus que la possibilité d'avoir des relations sexuelles en dehors de la relation conjugale.
Pour comprendre ce que ces relations mettent en jeu, l'anthropologie et la philosophie offrent deux éclairages complémentaires : la première invite à prendre de la distance avec ce qui apparait comme des évidences culturelles ; la seconde nous conduit à interroger la liberté et la responsabilité dans les relations amoureuses.
L'amour exclusif : une évidence universelle ?
Dans les sociétés occidentales contemporaines, l'amour romantique est fréquemment associé à l'idée d'un lien privilégié entre deux personnes. L'exclusivité sexuelle et amoureuse apparaît alors comme le signe d'un engagement particulier : renoncer à d'autres marquerait une volonté de compagnonnage sincère, une authentique preuve d'attachement et de désir.
Dans cette représentation qui semble aller de soi, fidélité sexuelle, amour, confiance et engagement semblent presque indissociables.
Or pourquoi une relation non exclusive peut-elle être perçue comme moins stable, moins profonde ou moins légitime, même lorsque les personnes concernées se sont accordées sur leurs règles et leurs engagements ?
L'anthropologue américaine Gayle Rubin apporte un éclairage intéressant sur ces questions dans son article Thinking Sex: Notes for a Radical Theory of the Politics of Sexuality (1984). Son propos n'est pas de défendre un modèle de couple plutôt qu'un autre, mais d'analyser les rapports de pouvoir qui organisent la sexualité et déterminent quelles pratiques sont reconnues comme normales, respectables ou, au contraire, condamnables.
Elle part du constat que les sociétés attribuent aux pratiques sexuelles des valeurs différentes, les répartissent implicitement entre ce qui serait légitime et ce qui serait suspect, et établissent ainsi une hiérarchie des sexualités. Celle-ci s'appuie notamment sur des normes morales, religieuses, médicales et populaires, qui définissent ce qu'une sexualité convenable est censée être.
Pour rendre cette hiérarchie visible, Gayle Rubin propose l'image d'un "cercle enchanté". À l'intérieur se trouvent les formes de sexualité les plus socialement valorisées : dans son schéma, une sexualité hétérosexuelle, conjugale, monogame, tournée vers la procréation, pratiquée dans une relation et dans l'intimité. À l'extérieur se situent des pratiques et des situations davantage stigmatisées, parmi lesquelles la sexualité non monogame, les relations occasionnelles, les sexualités non procréatives ou certaines pratiques minoritaires. Ce schéma ne signifie pas que chaque société condamne de façon identique toutes les pratiques placées à l'extérieur du cercle ! Mais il met au jour le fait que certaines formes de sexualité bénéficient d'une présomption de respectabilité, tandis que d'autres doivent davantage se justifier.
Dans ce modèle, la monogamie occupe ainsi une place centrale dans le modèle de sexualité légitime. Une relation exclusive est plus facilement interprétée comme sérieuse, stable et digne de reconnaissance. À l'inverse, la non-exclusivité peut susciter le soupçon : il pourrait s'agir d'un manque d'amour, d'une incapacité à s'engager, d'un besoin de multiplier les conquêtes ou d'une relation vouée à l'échec, etc.
Mais pourquoi les relations exclusives constituent si souvent le point de référence à partir duquel les autres formes de relation sont jugées ?
Gayle Rubin développe alors le concept de "négativité sexuelle". Elle observe que la sexualité est fréquemment envisagée à travers la suspicion : elle serait potentiellement dangereuse, excessive, corruptrice ou menaçante, et devrait donc être encadrée par des justifications particulières. Dans cette tradition morale, le mariage, l'amour et la procréation ont longtemps constitué des raisons privilégiées de rendre la sexualité acceptable.
L'autrice ne prétend pas que toute limite sexuelle serait injustifiée mais interroge cette représentation de l'amour où le désir devrait naturellement se concentrer sur une seule personne, le fait d'éprouver ou de vivre un désir ailleurs pouvant être considéré comme le signe d'un manque (manque d'amour, de maîtrise de soi, de maturité ou de satisfaction dans le couple).
La question devient alors plus précise : juge-t-on une relation à partir de ce que les partenaires vivent réellement, de la façon dont ils se traitent et des engagements qu'ils respectent, ou à partir d'un idéal préalable selon lequel l'amour authentique devrait nécessairement conduire à l'exclusivité ? Gayle Rubin invite à examiner cette deuxième second proposition, sans pour autant nier que certaines personnes vivent l'exclusivité comme un besoin affectif essentiel, et donc par là, réel.
Quand une différence de pratique devient un jugement moral
Gayle Rubin identifie ce qu'elle appelle "the fallacy of misplaced scale", que l'on peut traduire par le "sophisme de la différence d'échelle". Autrement dit, les sociétés tendent à charger les comportements sexuels d'une signification morale excessive, au point que des différences de pratiques peuvent être vécues comme des menaces majeures.
Ce concept est important pour penser les relations non exclusives. Car elles peuvent être assimilées à l'infidélité, à l'instabilité ou à l'absence de respect, alors même que ces notions ne sont pas équivalentes. L'infidélité implique généralement la transgression d'un accord, explicite ou implicite ; la non-exclusivité consentie peut, au contraire, faire partie des règles définies par les partenaires. Dans le premier cas, le problème tient notamment à la rupture de la confiance ou de l'engagement convenu. Dans le second, l'enjeu est de savoir si les personnes parviennent à construire et à respecter un accord qui leur convient.
Il ne s'agit pas non plus de célébrer ce modèle relationnel comme étant le meilleur. Une relation libre peut elle aussi comporter des mensonges, des rapports de pouvoir ou des souffrances, tout comme une relation monogame peut connaître ces difficultés. Mais le statut non exclusif d'une relation ne suffit pas, à lui seul, à établir qu'elle est irresponsable ou irrespectueuse. Il faut examiner les pratiques effectives, et non déduire leur valeur morale de leur seule conformité au modèle dominant.
Vers un péril sexuel et social ?
L'auteure parle des craintes à tolérer des pratiques jugées marginales qui pourraient tendre à faire disparaître toute limite entre ce qui serait acceptable et ce qui ne le serait pas. Sauf qu'une relation libre peut poser des limites, exiger de la transparence, protéger le consentement et prévoir des engagements précis. Elle ne supprime donc pas nécessairement les règles mais peut déplacer le contenu de celles-ci. La question n'est plus uniquement de savoir si les partenaires ont des relations sexuelles avec d'autres personnes, mais quelles règles ils ont choisies, comment ils les négocient et ce qui se passe lorsqu'elles ne sont pas respectées.
Ceci étant dit, la pratique clinique montre que les risques de malentendus, les différences d'attentes ou la souffrance liée à la jalousie peuvent être bien réels (et le sont souvent).
Dès lors, une relation non exclusive ne peut être comprise ni comme une preuve de liberté supérieure, ni comme le signe automatique d'un engagement insuffisant. Elle invite à examiner ce que les partenaires mettent derrière des mots comme fidélité, loyauté, confiance et engagement. Si la monogamie est une manière possible d'organiser ces dimensions, reste à comprendre ce qui fonde la promesse amoureuse au-delà de la seule exclusivité sexuelle.
C'est ici que la philosophie peut prendre le relais : si l'engagement ne se réduit pas nécessairement à l'exclusivité, que promet-on à l'autre lorsque l'on choisit de construire une relation ? Et comment concilier la liberté individuelle avec le besoin de sécurité affective, de confiance et de reconnaissance ?
Fidélité, loyauté et amour dans le couple
Si l'exclusivité n'est pas une condition universelle de l'amour, une question demeure : que signifie être fidèle à quelqu'un ?
Dans le modèle conjugal traditionnel, fidélité sexuelle et fidélité affective tendent à se confondre. Le fait de désirer ou d'avoir une relation avec une autre personne peut être interprété comme une rupture du lien, voire comme la preuve que l'amour initial n'était pas suffisamment fort. Le désir extérieur devient alors le signe d'un manque : si l'autre m'aimait vraiment, il ou elle n'aurait pas besoin d'ailleurs.
La fidélité peut ainsi être pensée non seulement comme une conformité à une règle sexuelle et conjugale, mais aussi comme une manière de tenir parole, de respecter les accords construits ensemble et de prendre au sérieux la vulnérabilité de l'autre.
Dans Pour une morale de l'ambiguïté (1947), Simone de Beauvoir développe une conception de la liberté qui ne peut être dissociée de celle des autres autour de soi. La liberté n'est pas simplement la possibilité de faire ce que l'on veut, elle engage une responsabilité à l'égard d'autrui, qui est lui aussi un sujet libre, porteur de projets et de désirs qui ne nous appartiennent pas.
Appliquée aux relations amoureuses, cette perspective fait apparaître un paradoxe. Nous désirons être choisis, compter singulièrement pour quelqu'un, nous sentir irremplaçables. Pourtant, nous souhaitons également être reconnus comme des personnes autonomes, qui ne se réduisent pas aux attentes de leur partenaire. Nous voulons que l'autre nous choisisse librement, mais nous pouvons souffrir de ce que cette liberté implique : la possibilité qu'il désire ailleurs, qu'il évolue, ou qu'il ne nous appartienne jamais tout à fait.
Le couple libre rend cette contradiction particulièrement visible, sans être le seul à la faire exister. Il oblige parfois à distinguer deux aspirations qui se confondent facilement : vouloir être aimé et vouloir être assuré de ne pas être remplacé.
Or, reconnaître la liberté de l'autre ne signifie pas qu'il faille renoncer à ses propres besoins, accepter toutes les situations ou considérer la jalousie comme une faiblesse morale (ce que je vois souvent en consultation). Une relation ne devient pas plus juste simplement parce qu'elle autorise plusieurs partenaires. La liberté de l'un ne saurait justifier l'indifférence à l'égard de la souffrance de l'autre.
La question éthique est donc plus exigeante que celle de l'autorisation : comment construire une relation dans laquelle aucun partenaire ne se considère propriétaire de l'autre, sans pour autant nier les engagements, les limites et les responsabilités qui rendent le lien possible ?
La liberté ne dispense pas de prendre soin
Dans All About Love: New Visions (2000), Bell Hooks propose de penser l'amour non comme un sentiment qui suffirait à légitimer nos comportements, mais comme une pratique qui suppose notamment du respect, de l'honnêteté, du soin et de la responsabilité.
Cette conception permet de sortir d'une opposition trop simple entre liberté et engagement. Être libre dans une relation ne signifie pas être débarrassé de toute obligation envers l'autre. Cela peut au contraire demander de rendre plus explicites les attentes, les limites et les conséquences de ses choix.
Dans un couple libre, les partenaires doivent parfois discuter de questions qui restent implicites dans d'autres configurations : quelles informations souhaitent-ils partager ? Quelles limites chacun pose-t-il ? Quelle place accorder aux autres relations ? Comment préserver du temps commun ? Que faire lorsque les désirs divergent ou que les accords initiaux ne conviennent plus ?
Ces négociations ne garantissent pas l'absence de souffrances. Elles peuvent même faire émerger des tensions difficiles, notamment lorsque les partenaires ne disposent pas de la même liberté réelle, ne souhaitent pas la même chose ou n'ont pas la même capacité à exprimer un refus.
Il est donc essentiel de distinguer un accord librement choisi d'une ouverture acceptée par peur de perdre l'autre. Le consentement n'est pas seulement le fait de dire oui une fois ; il suppose de pouvoir exprimer ses réserves, de réévaluer la situation et, si nécessaire, de revenir sur sa décision.
La liberté relationnelle ne se mesure alors pas au nombre de partenaires possibles, mais à la possibilité pour chacun de participer véritablement à la définition de la relation. Elle implique que les besoins des deux personnes comptent, y compris lorsque ces besoins conduisent à des désaccords.
Le couple libre ne constitue donc ni une solution universelle aux difficultés amoureuses, ni une forme de relation nécessairement plus émancipatrice. Il peut être un choix épanouissant pour certaines personnes et ne pas convenir à d'autres. Surtout, il ne fait pas disparaître les contradictions inhérentes au fait d'aimer : le désir de proximité, la peur de perdre, l'aspiration à l'autonomie et le besoin de sécurité peuvent coexister dans un même individu.
Son intérêt est peut-être ailleurs : il rend visibles des questions que l'on peut parfois éviter tant que les règles du couple semblent aller de soi. Qu'attendons-nous de l'exclusivité ? Qu'est-ce qui nous fait nous sentir aimés ? Quelle différence faisons-nous entre être choisi et être possédé ? Jusqu'où sommes-nous prêts à accueillir la liberté de l'autre, et quelles limites sont indispensables à notre propre équilibre ?
Ces questions ne concernent pas uniquement les personnes qui choisissent la non-monogamie. Elles traversent aussi les couples exclusifs, dès lors qu'ils cherchent à articuler engagement, autonomie et respect mutuel.
Finalement, la liberté amoureuse ne consiste peut-être pas à abolir les règles, mais à pouvoir les interroger et les choisir ensemble. Elle ne garantit ni l'absence de jalousie ni l'absence de conflit. Elle invite plutôt à reconnaître que l'amour ne dispense pas de négocier, d'écouter et de prendre soin.
Aimer sans posséder ne signifie pas aimer sans attachement. Cela signifie peut-être accepter que l'autre ne nous appartienne pas, tout en construisant avec lui un lien auquel chacun choisit de donner de la valeur.
Et pour prolonger la réflexion, retrouvez mon interview sur les couples libres à la radio !





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