Podcast : le désir dans le couple est-il voué à la disparition…ou à une métamorphose ?
- nairiboudet
- 3 mars
- 3 min de lecture
Je vous invite à écouter mon interview avec Gaëtan et Benjamin de la chaîne Youtube Les Fameux pour en apprendre plus !
Le couple contemporain : une pression inédite
Le sociologue Anthony Giddens décrit dans La transformation de l’intimité l’émergence de ce qu’il appelle la “relation pure”.
Ce modèle est décrit comme une relation libre, maintenue tant qu’elle procure une satisfaction mutuelle et fondée sur la communication et l’égalité.
Elle ne repose pas sur l’obligation sociale, religieuse ou économique, mais sur la satisfaction émotionnelle et personnelle qu’elle procure.
Autrement dit, si un couple fonctionne, c'est parce qu'il rend heureux.
Cela implique ce que Giddens nomme une “intimité réflexive” : les partenaires doivent parler de leurs attentes, de leurs besoins, de leurs frustrations. Et la sexualité devient un terrain de négociation explicite.
Ce cadre relationnel est certes émancipateur, mais exigeant : le désir ne peut plus être laissé à l’implicite. Il doit être expliqué, analysé, parfois justifié. Or le désir, par nature, échappe en partie à la rationalisation.
Nous voilà donc face à une tension :
D’un côté, une relation fondée sur la transparence et la communication.
De l’autre, une expérience érotique qui suppose une part d’opacité, de mystère, de spontanéité.
Quand le désir baisse, il ne s’agit pas seulement d’un changement hormonal ou d’une fatigue passagère. C’est toute la structure de la relation moderne qui se retrouve interrogée.
Dans ses travaux, notamment Consuming the Romantic Utopia et Pourquoi l’amour fait mal, Eva Illouz analyse comment l’amour romantique s’est imbriqué dans les logiques du capitalisme et de la modernité.
Elle montre que :
l’amour est devenu un lieu central de réalisation de soi,
le choix du partenaire repose sur des critères émotionnels et psychologiques,
et la relation est évaluée en permanence en termes de satisfaction.
Autrement dit, nous ne restons plus dans une relation par devoir ou nécessité sociale, mais parce qu’elle nous apporte une expérience émotionnelle jugée satisfaisante.
Cela transforme profondément la manière dont nous vivons le désir.
Dans ce modèle, le désir n’est plus seulement un élan charnel : il devient un indicateur de qualité relationnelle. S’il diminue, cela peut être interprété comme un dysfonctionnement, un signal d’échec personnel ou conjugal...
Illouz insiste aussi sur un point crucial : la modernité a introduit une logique de comparaison permanente. Les récits médiatiques, les images culturelles et aujourd’hui les réseaux sociaux créent des standards implicites de passion, d’intensité et d’épanouissement sexuel. Le couple devient un espace soumis à une évaluation quasi-consumériste.
Ainsi, la question “Pourquoi je ne ressens plus la même chose ?” n’est pas seulement intime. Elle est nourrie par un imaginaire collectif où l’intensité émotionnelle doit être durable et renouvelée.
Le désir, dans ce contexte, est sommé de rester spectaculaire : nous avons internalisé des standards élevés de satisfaction affective et sexuelle.
Le désir a besoin d’altérité
Or le désir repose sur une tension paradoxale.
Il a besoin de proximité… mais aussi de distance.
Simone de Beauvoir écrivait déjà que l’amour ne peut survivre que si deux subjectivités distinctes se rencontrent sans se dissoudre. La fusion totale annule l’altérité — et avec elle, la possibilité du désir. Le psychanalyste Jacques Lacan parlait du désir comme structuré par le manque. Lorsque tout devient prévisible, lorsque l’autre cesse d’être une énigme, la tension érotique peut s’affaisser.
Mais la sociologie interactionniste apporte une autre clé.
Erving Goffman a montré que la vie sociale repose sur des mises en scène, des rôles, des cadres interactionnels. Or la vie conjugale installe progressivement un cadre de familiarité extrême : on se voit fatigué, malade, irrité, débordé. L’espace érotique, qui suppose un certain jeu de présentation, se trouve absorbé par le quotidien.
Ce n’est pas le désir qui disparaît “naturellement”. C’est le contexte interactionnel qui change.
Nous sommes héritiers d’un modèle romantique amplifié par le cinéma, la littérature et aujourd’hui les réseaux sociaux.
Le problème n’est pas la baisse du désir. Le problème est l’écart entre nos attentes et la réalité.
Raviver le désir ne signifie pas revenir au début.Cela signifie comprendre ce qui a changé et décider comment réintroduire du jeu, de la curiosité, de la différenciation.





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