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« Jouir sans entraves », slogan émancipateur ou injonction ?


« Jouir sans entraves » : cette célèbre formule renvoie aux évènements de Mai 68 considérés notamment comme ayant permis la révolution sexuelle dans le sens où la sexualité a pu devenir un élément à part entière de l’épanouissement des individus.

Ce qui est devenu un slogan est issu du texte De la misère en milieu étudiant considérée sous ses aspects économique, politique, psychologique, sexuel et notamment intellectuel et de quelques moyens pour y remédier publié en 1966.


Loin de renvoyer, comme on le croit souvent au seul fait de profiter de la vie en se moquant des préjugés, de vivre des expériences sexuelles débridées sans craindre d’en être affecté, de viser la plénitude personnelle en se réalisant sans culpabiliser, ce texte appelle au changement révolutionnaire par son caractère subversif. C’est ainsi que l’université y est décrite comme une organisation institutionnelle de l’ignorance au sein de laquelle l’étudiant s’occupe sérieusement à apprendre un savoir sérieux dans l’espoir qu’on lui confiera les vérités dernières.


Pour encore mieux contextualiser la formule « jouir sans entraves », voici l’extrait duquel cette phrase est tirée :

La critique radicale et la reconstruction libre de toutes les conduites et valeurs imposées par la réalité aliénée sont son programme maximum, et la créativité libérée dans la construction de tous les moments et évènements de la vie est la seule poésie qu’il (le prolétariat) pourra reconnaître, la poésie faite par tous, le commencement de la fête révolutionnaire. Les révolutions prolétariennes seront des fêtes ou ne seront pas, car la vie qu’elles annoncent sera elle-même crée sous le signe de la fête. Le jeu est la rationalité ultime de cette fête, vivre sans temps mort et jouir sans entraves sont les seules règles qu’il pourra reconnaitre.


On est bien loin d’un éloge de l’orgasme ou de la recherche d’aventures sexuelles pour pimenter un quotidien morne comme le suggèrent nombre de magazines peu respectueux de la réalité historique.


D’ailleurs si dans la plupart des esprits mai 68 rime avec liberté sexuelle, l’historienne Malka Marcovitch explique dans son livre L’héritage de 68, la face cachée de la révolution sexuelle, que si 68 a marqué un tournant dans la mesure où nombre de règles et tabous en matière de sexualité sont tombés, pour autant abus sexuels et viols n’ont pas disparus. La chercheuse raconte aussi que nombres de femmes n’étaient pas à l’aise avec l’idée d’être qualifiée de « coincée » si elles refusaient un rapport sexuel. Elle a aussi recueilli le témoignage de personnes qui, lorsqu’elles étaient enfants ou adolescentes, avaient été entraînées malgré elles dans une sexualité prématurée par des adultes. Beaucoup de parents dits « libres » n’avaient pas non plus conscience de la violence que pouvaient constituer l’exhibition continuelle de la sexualité adulte.


Et aujourd’hui ? La jouissance est un sujet phare, on peut même parler d’une injonction. Un rapport sexuel est-il vécu comme réellement satisfaisant s’il n’y a pas eu d’orgasme chez les deux partenaires ? Dans mon cabinet je reçois des hommes si soucieux de faire jouir leur partenaire et de se retenir pour qu’elle ait le temps d’y parvenir qu’ils se privent de leur propre jouissance. Multiplier, intensifier les orgasmes, serait-ce un gage de la qualité de la relation sexuelle ?


Bien sûr l’orgasme présenté comme le point culminant de la jouissance est séduisant. Pour autant, le corps tout entier, et donc pas uniquement les parties sexuelles, peut-être caressé de façon érotique et procurer un plaisir jouissif.


Avec un partenaire, il ne s’agit pas seulement de veiller à « prendre son pied » ou à faire en sorte que l’autre jouisse, mais aussi de saisir cette occasion pour (re)découvrir combien le toucher est un sens important et participe de notre désir. Peut-être qu’avant de se préoccuper d’avoir un orgasme, il convient de jouir de l’instant présent, par la vue, l’odorat, le goût, l’ouïe et le toucher pour sentir la présence intime de l’autre.


Les étreintes passionnelles, rapides et intenses ne sont pas à proscrire pour autant mais ne peuvent pas dans la durée constituer l’essentiel des relations entre deux individus. Car le lien est important, ce lien qui se crée en apprenant à se découvrir, en se parlant, en se touchant, en se caressant, en se désirant.




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